Il y a une asymétrie inhérente à la transphobie, due à l’idéologie patriarcale du sexe.
Texte original de Talia Bhatt publié sur Substack le 08/10/2024, traduction par Cyan.
https://taliabhattwrites.substack.com/p/degendering-and-regendering
Si vous suivez cette page, vous avez probablement vu passer les écrits sur le dégenrage inhérent à la transmisogynie. En guise de rappel, la définition de Serano est concise et suffisante : les femmes trans, souvent, ne sont traitées ni comme des hommes, ni comme des femmes, mais comme une sorte de « troisième chose », une créature déshumanisée appartenant à un « troisième sexe » et sujette au rejet, à l’hypersexualisation, à la brutalisation et à la violence fétichiste. Afin de comprendre la place des femmes trans dans le patriarcat, le dégenrage est un concept aussi pertinent que l’injustice épistémique, qui désigne l’exclusion des personnes transfems de tous les procédés de production de savoir dont nous sommes les sujets, résultant à une culture où nous sommes souvent discutées, mais rarement entendues.
Bien entendu, le dégenrage et l’épistémicide sont des sujets larges, des mécanismes qui ne se limitent pas seulement à la transmisogynie. Les femmes infertiles, les femmes racisées, les femmes handicapées, les femmes grosses et beaucoup d’autres catégories de femmes sont régulièrement dégenrées, tandis que l’injustice épistémique impacte beaucoup de populations marginalisées, dont font partie, mais ne sont pas les seul⸱es, les lesbiennes, les personnes racisées dans leur ensemble et les personnes transmascs.
D’ailleurs, l’épistémicide affecte tout particulièrement les personnes transmascs et résulte à un phénomène couramment appelé invisibilisation. La transmasculinité est rendu invisible tant dans la culture que dans l’histoire trans, par un déni de la possibilité que la masculinité puisse être une catégorie sociale perméable plutôt qu’un rôle « naturel », inévitable et biologique basé sur la consitution anatomique de la personne.
C’est parce que beaucoup de sociétés sont patriarcales et à dominance masculine, ce qui n’entérine pas seulement l’humanité de celleux désigné⸱es comme hommes au dessus de la subjugation de celleux désigné⸱es comme femme (ou suffisamment proche), mais refuse également d’entretenir l’idée que quiconque n’ayant pas mérité la masculinité puisse jamais l’atteindre. La transmasculinité ne peut ni être permise, ni nommée ou acceptée comme possible au sein d’un système orienté autour de l’exploitation des biens reproductifs et sexuels par ceux qui sont leurs supérieurs « naturels », imprégnés des signifiants de la masculinité et donc possédant autonomie, individualité et agentivité.
En somme, pour accepter la transmasculinité, la société devrait déjà admettre que la masculinité – comme la féminité – est une classe sociale, et non une catégorie « naturelle ». Ses individus devraient intégrer que le désir d’indépendance et d’accomplissement de soi n’est effectivement pas stocké dans les couilles.
A l’inverse, la raison pour laquelle la transféminité a été plus visible à la fois dans le temps et à travers les cultures est que la vénération de la masculinité est centrale aux modes d’organisation patriarcaux. L’idée que la masculinité peut être ratée, qu’un individu puisse échouer à être à la hauteur de cette responsabilité et, ainsi, être dépossédé des privilèges et des protections de celle-ci est un schéma utile pour s’assurer un investissement idéologique dans une société patriarcale. La transféminité fournit des exemples de ce qui arrive aux traitre⸱sses du genre. La transmasculinité, au contraire, est ignorée ou traitée d’avantage comme un délire, comme des personnes qui cherchent à dépasser leur condition et sont vouées à échouer.
Par conséquent, la transmasculinité est sujette au regenrage. Là où les forces transmisogynes marginalisent et ostracisent les personnes transféminines de la société, nous rendant indignes de tout autre destin que celui d’être traitées comme des biens sexuels, les forces transémasculatives nient aux personnes transmasculines la possibilité d’échapper à l’exploitation reproductive et cherchent à regenrer les personnes transmasculines – perçu⸱es comme des assets reproductifs caduques – au sein des carcans de la féminité.
Ces forces sont complémentaires et liées, mais ne sont pas identiques. La transmisonynie existe dans un continuum avec l’anti-efféminement et l’homophobie dirigée envers les hommes queer, tandis que la transémasculation est sur un continuum avec la lesbophobie et la stigmatisation de la femme « masculine », « garçon manqué ». C’est dû au fait que la sexualité n’est pas totalement séparable du genre au sein du patriarcat, puisque le seul mode d’existence autorisé est l’hétérosexualité et, par conséquent, l’homosexualité est également, souvent, considérée comme une forme de déviance de genre.
C’est aussi ce pourquoi les formes les plus communes de rhétorique transémasculative chantent la « fille mutilée », qui fait écho à cette idée de biens endommagés. Être un asset reproductif dans le patriarcat n’est pas un destin enviable, mais le patriarcat, dans son processus de déshumanisation de la personne transmasculine, lui accorde toujours – non, pas une humanité, ne soyez pas absurdes, mais une utilité. Les personnes transmasculines peuvent toujours être « utiles » à un régime hétérosexuel nataliste et peuvent toujours être instrumentalisées pour leurs capacités gestationnelles et leur habilité à continuer la patrilinéarité1. Alors, iels sont vivement découragé⸱es à changer de sexe ou altérer leur corps, à moins de mettre en danger leur précieuse « fertilité » et de se rendre elleux-mêmes « indésirables », inaptes à toute exploitation reproductive.
Il y a, parfois, un point de non-retour, suite auquel les personnes transmasculines ne sont plus autant sujettes au regenrage, ayant commis le crime cardinal d’avoir exercé leur autonomie sur leur propre sexe… S’ils sont reconnus comme transmasculins, même s’ils naviguent le monde en tant qu’hommes, les individus transmasculins deviennent sujets au dégenrage, à la stigmatisation, à la monstration. Les biens ont été endommagés, et le régime hétérosexuel cherche à s’en débarrasser comme il se débarrasse de nous toustes qui ne rentrons pas dans sa vision d’une reproduction « naturelle ».
Note : L’inclination véritable d’un individu à avoir des enfants n’impacte pas la perception des personnes gay ou des personnes trans en tant que classe. L’hétérosexualité, la cissexualité et les relations hétéros monogames avec intention de perpétuer une lignée sont vues comme les positions patriarcales par défaut. L’adoption, l’insémination artificielle, voire la participation de personnes trans dans la reproduction « naturelle » ne détractent pas de la perception patriarcale sur nous comme mules qui nous sommes mutilé⸱es jusqu’à la stérilité, sans parler de la réalité concrète que la majorité des personne queer ne veulent effectivement pas porter ni élever des enfants.
Le calcul du patriarcat est froid, impersonnel et infiniment réducteur. La valeur d’une personne, pour cette société, est mesurée sur son abilité à participer au régime hétérosexuel, pendant que celleux d’entre nous qui dévions de cette prescription d’une quelconque façon souffrons d’une marginalisation basée sur le genre. Les spécificités de notre oppression et de comment les violences à notre encontre se manifestent dans les politiques, les perceptions culturelles, et les rhétoriques publiques sont importantes et ne peuvent être détruites ni évitées facilement.
Cependant, malgré tout, je nous conjure de garder en tête une maxime importante : nos oppressions, même si elles sont distintes et asymétriques, même si elles sont difficiles à placer sur les un⸱es et les autres, restent liées et elles partagent les mêmes racines.
Nous sommes toustes dissident⸱es de l’hétérosexualité aux yeux de la société patriarcale et sommes, par conséquent, toustes puni⸱es pour cette désertion.
Sur l’autrice :
Talia Bhatt est écrivaine et transféministe radicale. Son travail a pour objet l’injustice épistémique subie par la population transféminine dans son ensemble et les obstacles endémiques à la formulation d’un Féminisme du Tiers-Monde compréhensif et coshésif.
Elle publie des essais sur Substack et en a réuni certains dans un recueil intitulé Trans/Rad/Fem. Elle est également co-animatrice de Cracked Ivory, un podcast sur la littérature et les discours féministes.
Réseaux Sociaux de l’autrice:
Subtack: https://substack.com/@taliabhatt
Ko-fi: https://ko-fi.com/taliabhatt
Itch.io: https://taliabhatt.itch.io/transradfem
1Système de filiation dans lequel chacun relève du lignage de son père. [Source Wiktionnaire.]
